Google : le cloud flambe, les activités publicitaires déçoivent



Jeudi 29 Octobre 2026
Anton Kunin

Alphabet continue d'afficher une croissance spectaculaire, portée par l'essor du cloud et les investissements dans l'intelligence artificielle. Pourtant, les derniers résultats de la maison mère de Google ont provoqué une vive réaction des investisseurs. En cause : le ralentissement de la publicité sur son moteur de recherche, une monétisation encore insuffisante du Mode IA et des dépenses colossales dans les data centers. Derrière des revenus records, le modèle économique du géant technologique entre dans une phase délicate.


Alphabet et la recherche Google : la publicité reste la principale machine à revenus

Le bilan financier du troisième trimestre d'Alphabet révèle un groupe dont le chiffre d'affaires a bondi de 25% sur un an, pour atteindre 114,59 milliards d'euros. Une performance impressionnante, mais inférieure aux 114,95 milliards d'euros attendus par les analystes interrogés par FactSet. La croissance ne suffit plus à satisfaire Wall Street, qui s'interroge désormais sur la rentabilité des investissements massifs de Google dans l'intelligence artificielle.

Le contraste est saisissant. Alors que Google Cloud double ses revenus, la publicité liée à la recherche montre des signes de ralentissement. Le bénéfice attribuable aux actionnaires ordinaires tombe à 23,51 milliards d'euros, contre 31,42 milliards un an auparavant. Dans les transactions après-Bourse du 28 octobre 2026, l'action a abandonné plus de 10%.

Pour comprendre comment Alphabet gagne de l'argent, il faut d'abord regarder Google Services. Cette division concentre le moteur de recherche, YouTube, les activités publicitaires, les abonnements et les appareils commercialisés par Google. Elle constitue toujours le cœur économique du groupe, avec 86,50 milliards d'euros de chiffre d'affaires trimestriel, en progression de 11%.

La publicité demeure de loin son activité la plus lucrative. Elle a généré 73,67 milliards d'euros sur le trimestre. Autrement dit, près des deux tiers des revenus consolidés proviennent encore de la commercialisation d'espaces publicitaires. Malgré la diversification du groupe, sa prospérité reste donc étroitement liée aux budgets marketing des entreprises et à sa capacité à transformer l'attention des internautes en recettes.

Au sein de cet ensemble, Google Search occupe une place prépondérante. La recherche et ses activités associées ont rapporté 56,90 milliards d'euros. Le moteur de recherche reste ainsi le principal point d'entrée des annonceurs, qui peuvent présenter leurs offres aux internautes lorsqu'ils recherchent des produits, des services ou des informations.

YouTube complète ce dispositif en commercialisant de la publicité vidéo, tandis que le réseau publicitaire de Google permet aux annonceurs de diffuser leurs campagnes sur des sites et applications partenaires. Ce dernier a généré 6,70 milliards d'euros sur le trimestre. Ces activités forment un vaste écosystème commercial, dont la force repose sur la complémentarité entre recherche, vidéo et publicité numérique.

La rentabilité demeure considérable. Google Services a dégagé un résultat opérationnel de 35,17 milliards d'euros, soit une marge opérationnelle proche de 41%. Cette capacité à produire des bénéfices explique pourquoi la recherche publicitaire reste stratégique pour le groupe. Elle constitue un moteur de rentabilité essentiel au moment où Alphabet multiplie les investissements dans de nouvelles infrastructures.

Mais cette domination comporte une fragilité. Contrairement aux activités de cloud, dont les contrats peuvent s'étendre sur plusieurs années, les recettes publicitaires dépendent notamment du volume des recherches, des campagnes engagées par les annonceurs et de la performance des formats commercialisés. Or, l'intelligence artificielle transforme simultanément le comportement des utilisateurs et la présentation des résultats de recherche.

Alphabet face au Mode IA : Google attire davantage de recherches, mais monétise moins

C'est le paradoxe le plus préoccupant des derniers résultats. Google Search continue de gagner de l'argent, mais sa croissance ralentit sensiblement. Après une progression annuelle de 19% au premier trimestre et de 17% au deuxième, ses revenus n'ont augmenté que de 12% au troisième. Les analystes tablaient sur une hausse d'environ 15%. La publicité de Google progresse donc, mais à un rythme inférieur aux attentes.

Cette déception survient alors que le moteur de recherche bénéficie d'un regain d'utilisation. Sundar Pichai, directeur général de Google et d'Alphabet, affirme que la croissance annuelle du nombre de requêtes est la plus forte observée depuis cinq ans. L'intelligence artificielle encourage les internautes à poser des questions plus élaborées, à multiplier les interactions et à explorer de nouveaux usages.

Toutefois, davantage de recherches ne signifient pas automatiquement davantage de revenus. Philipp Schindler, directeur commercial de Google, a reconnu une « monétisation plus faible dans le Mode IA ». Cette fonctionnalité, qui privilégie les réponses conversationnelles générées par l'intelligence artificielle, ne produit pas encore autant de recettes publicitaires que les recherches traditionnelles.

Google expérimente donc de nouveaux formats commerciaux dans ses interfaces intelligentes. Des publicités sont progressivement intégrées aux résumés générés par l'IA et au Mode IA, avec un déploiement élargi à certains marchés internationaux. La difficulté consiste à préserver la pertinence des réponses tout en maintenant les espaces nécessaires aux annonceurs.

Sundar Pichai assume cette transition. Le groupe entend privilégier la qualité de l'expérience utilisateur, « puis la monétisation », a expliqué le dirigeant dans son intervention publiée par Google. Cette orientation traduit une priorité stratégique : conserver les internautes dans l'écosystème de recherche, même si les bénéfices publicitaires des nouvelles fonctionnalités mettent davantage de temps à se matérialiser.

Il serait néanmoins excessif d'attribuer tout le ralentissement à l'intelligence artificielle. Lors de la conférence financière, Philipp Schindler a également évoqué les effets défavorables des taux de change, certaines évolutions des dépenses des annonceurs dans le commerce de détail et la normalisation des investissements publicitaires dans les médias et le divertissement après un deuxième trimestre particulièrement dynamique.

Google observe parallèlement des changements profonds dans les usages. Les requêtes effectuées en Mode IA sont en moyenne trois fois plus longues que les recherches traditionnelles, et une recherche sur cinq dans cette interface utilise la voix, des images ou des documents. Le groupe indique également avoir dépassé 50 milliards de recherches visuelles mensuelles, toujours selon ses déclarations officielles. Ces nouveaux comportements ouvrent des perspectives commerciales, sans garantir immédiatement une rentabilité équivalente à celle de la recherche classique.

Google Cloud et data centers : une croissance exceptionnelle, des calculs financiers plus complexes

Le cloud constitue incontestablement la principale réussite opérationnelle du trimestre. Son chiffre d'affaires a atteint 27,58 milliards d'euros, en hausse de 103% sur un an. Cette accélération provient de la demande des entreprises pour les infrastructures d'intelligence artificielle, les capacités de calcul, les services informatiques et les solutions proposées par Google Cloud.

Plus impressionnant encore, la division améliore fortement sa rentabilité. Son résultat opérationnel a dépassé 9,99 milliards d'euros, contre environ 3,23 milliards un an plus tôt. Sa marge opérationnelle atteint ainsi 36,2%. Une progression qui démontre que le cloud n'est plus seulement une activité de croissance : il devient un contributeur majeur aux bénéfices du groupe.

Le carnet de commandes renforce cette visibilité. Google Cloud dispose d'engagements contractuels représentant environ 503,91 milliards d'euros. La direction prévoit d'en comptabiliser un peu plus de 55% en chiffre d'affaires au cours des 24 prochains mois. Ces contrats constituent un indicateur de demande future, même si leur transformation en recettes dépendra du calendrier de livraison des services et des systèmes concernés.

La composition de cette croissance mérite toutefois l'attention des investisseurs. Google commercialise désormais des systèmes informatiques utilisant ses propres processeurs TPU, conçus pour entraîner et faire fonctionner des modèles d'intelligence artificielle. Ces équipements comprennent également des composants matériels, des capacités de stockage, des réseaux et des logiciels.

Ces ventes représentent une nouvelle source de revenus, mais leur fonctionnement diffère de celui des abonnements traditionnels aux services cloud. Google doit notamment constituer des stocks avant de livrer les équipements et d'encaisser les recettes correspondantes. Le développement de cette activité mobilise donc des liquidités. Les stocks inscrits au bilan atteignent environ 11,95 milliards d'euros, selon les documents financiers d'Alphabet, un montant qui reflète notamment la montée en puissance de cette nouvelle activité.

Surtout, l'expansion du cloud exige des infrastructures toujours plus coûteuses. Au troisième trimestre, Alphabet a consacré 46,13 milliards d'euros à ses investissements corporels. Environ 65% des dépenses d'infrastructure technique concernent les serveurs et les équipements de réseau, contre 35% pour les data centers.

Pour l'ensemble de 2026, le groupe prévoit désormais une enveloppe comprise entre 175,16 et 184,14 milliards d'euros. Une somme considérable destinée notamment à accroître les capacités de calcul, alimenter les infrastructures d'intelligence artificielle et répondre à la demande des clients professionnels.

Et l'effort n'est pas terminé : Alphabet devrait accélérer ses investissements en 2027. Aucun montant définitif n'a cependant été communiqué pour cet exercice. La question de leur financement devient centrale pour les actionnaires. Car les sorties de trésorerie augmentent plus rapidement que les encaissements disponibles après investissements. Au troisième trimestre, Alphabet a enregistré un flux de trésorerie opérationnel positif de 37,99 milliards d'euros. Mais une fois les investissements corporels déduits, le flux de trésorerie disponible ressort négatif de 8,14 milliards d'euros. Il était déjà déficitaire au trimestre précédent.

Cette dégradation ne provient pas exclusivement des data centers. Un paiement de 4,67 milliards d'euros correspondant à une ancienne amende de la Commission européenne a également pesé sur les liquidités. La constitution de stocks de systèmes TPU a accentué cette pression.

Alphabet conserve néanmoins d'importantes ressources financières, avec environ 238,12 milliards d'euros de trésorerie, équivalents et titres négociables. Sa dette à long terme atteint parallèlement 112,37 milliards d'euros. Pour les investisseurs, la question porte donc moins sur une difficulté immédiate de financement que sur les rendements futurs des capitaux engagés dans l'intelligence artificielle.

YouTube, stockage et autres activités : des relais de croissance inégaux

Toutes les activités d'Alphabet ne profitent pas de la même dynamique. YouTube, autre pilier de la publicité numérique, affiche des revenus publicitaires d'environ 10,07 milliards d'euros, en hausse de 9% sur un an. Cette progression demeure solide, mais elle se révèle inférieure aux attentes de certains analystes. La plateforme vidéo bénéficie toujours de sa présence sur les téléviseurs connectés et des investissements publicitaires des grandes marques. Pourtant, son rythme de croissance reste nettement inférieur à celui du cloud. Le ralentissement observé dans la recherche et sur YouTube montre que les activités publicitaires historiques, bien que rentables, ne sont plus nécessairement les principaux moteurs d'accélération du groupe.

Les abonnements offrent une dynamique plus régulière. Les revenus regroupant abonnements, plateformes et appareils s'élèvent à 12,84 milliards d'euros, en progression de 11%. Cette catégorie comprend notamment des offres YouTube, des produits et services associés aux appareils Google ainsi que des abonnements à Google One, qui combine des capacités de stockage et des fonctionnalités d'intelligence artificielle.

La direction fait état de plus de 150 millions d'abonnés à YouTube Music et Premium dans le monde, périodes d'essai incluses. L'application Gemini atteint pour sa part un milliard d'utilisateurs, d'après Google. Ces audiences constituent une base importante pour développer les offres payantes, mais le groupe ne publie pas de ventilation détaillée permettant de mesurer précisément les revenus de chaque service.

Le développement de l'intelligence artificielle apporte également de nouveaux usages à ces produits. Google indique que les interfaces de programmation de ses modèles traitent près de 32 milliards de tokens par minute, soit une croissance de 40% par rapport au trimestre précédent. Cette hausse illustre l'intensification de l'utilisation des modèles de calcul. Elle ne permet toutefois pas, à elle seule, d'évaluer les revenus ou les bénéfices générés par chaque application.

À l'autre extrémité du portefeuille, les activités expérimentales regroupées dans Other Bets continuent d'afficher des pertes importantes. Cette division, qui comprend notamment les véhicules autonomes de Waymo, n'a réalisé qu'environ 334 millions d'euros de chiffre d'affaires, selon les résultats d'Alphabet. Sa perte opérationnelle atteint 1,84 milliard d'euros, contre 1,28 milliard un an auparavant.

Les dépenses communes du groupe constituent un autre facteur de pression. Les activités centrales d'Alphabet, qui comprennent principalement la recherche et le développement partagé en intelligence artificielle, enregistrent une perte opérationnelle de 6,88 milliards d'euros. Elles illustrent le coût de technologies dont les applications commerciales s'étendent à plusieurs divisions, sans que leurs dépenses puissent toujours être attribuées directement à un produit.

Le recul du bénéfice net appelle néanmoins une distinction supplémentaire. Alphabet a comptabilisé une perte de valorisation de 7,78 milliards d'euros sur ses participations financières. Cette variation provient principalement de l'évolution de la valeur de sa participation dans SpaceX. Il s'agit d'un effet comptable, qui ne doit pas être confondu avec les dépenses de fonctionnement ou les sorties de trésorerie des data centers.

C'est précisément cette juxtaposition de résultats qui complique l'analyse du dossier Alphabet. Le groupe accroît ses revenus, dégage des marges élevées dans ses principales divisions et construit une position importante dans les infrastructures d'intelligence artificielle. En parallèle, la publicité sur Google Search ralentit, YouTube progresse moins rapidement et les nouvelles technologies nécessitent des investissements considérables.

Pour les prochains trimestres, plusieurs indicateurs financiers permettront de mesurer les effets de cette transformation : la capacité de Google à mieux monétiser les recherches en Mode IA, la rentabilité du cloud malgré le recours à des infrastructures externes et la trajectoire du flux de trésorerie disponible. Les précisions attendues sur le budget d'investissement de 2027 pèseront également sur l'évaluation du groupe par les marchés.



Tags : alphabet, google





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